Bernard Clavel, un homme, une œuvre, d'André Noël Boichat, est un essai biographique publiée sur l'écrivain Bernard Clavel, une des rares existant à ce jour sur l'œuvre de Clavel et en tout la plus récente puisqu'elle a été publiée en 1994.
Référence : André Noël Boichat, Bernard Clavel, un homme, une œuvre, éditions CRDP Cêtre Besançon, 310 pages, 1994, isbn 2878230420

1- Présentation et contenu global
-
Introduction
Terroir :
lieux réels, lieux de fiction
|
Histoire : le roman historique
Histoire et fiction romanesque : passé et XXème siècle |
Travail, Argent : travaux et
métiers, l'argent maudit
Figures parentales : carences et substitutions parentales
Conclusion et annexes |
2- Terroir : les lieux de mémoire
Curieusement,
Bernard Clavel avait pris l'habitude d'indiquer à la
fin de chaque roman -à deux exceptions près- les dates de début et de
fin, le lieu où il a été écrit. Ainsi, à la fin de
L'Espagnol, il note : « Lyon 1958 - 30 juin 1959 », ou plus compliqué pour
Cargo pour l'enfer : «
Irlande et Toscane, 1987 » et «
prieuré Saint-Anne, été 1992 » (village de
Capian en Gironde)
De cette façon, on peut suivre son parcours de voyageur -l'homme aux
40 déménagements qu'on trouve dans toutes ses biographies- et les lignes
de fracture qui s'y dessinent. De la vallée du Rhône où il a longtemps
résidé puis de la région parisienne (
Chelles en particulier) il
rejoindra sa Franche-Comté natale avant de s'éloigner, de parcourir le
monde, au
Québec surtout pour des raisons qui tiennent au cœur. Il se
rapprochera de nouveau du Jura à partir des années 2000 en s'installant à
Courmangoux. Autant de ruptures qui ont étonné et que
Boichat analyse ici.
Il note d'abord le chassé-croisé entre l'endroit où il écrit tel roman et celui où il se déroule
1. Dans la période où il réside à
Chelles,
de 1965 à 1969, l'action de ses livres se déroule dans la vallée du
Rhône et en Franche-Comté. Sans systématiser, il y a une ligne de force
dans la volonté de
Bernard Clavel d'éviter l'unité de création et de
fiction. Mais à partir de la mort du père dans
Les Fruits de l'hiver, lieux de fiction et lieu réel se rejoignent sur les hauteurs
Lons-le-Saunier à
Château-Chalon dans le Jura, dans un roman emblématique :
Le Silence des armes 2.
Les liens évidents de
Bernard Clavel avec le
Jura et le
Rhône qu'on trouve à foison dans
L'Ouvrier de la nuit,
Pirates du Rhône ou
L'Espagnol,
contiennent une idéalisation du terroir comparé à une femme. La terre
et la femme sont l'image réciproque l'une de l'autre, devenant la
condition essentielle de la vie,
« si la terre est retirée, la femme
perd sa jeunesse, image de la force vitale. » Ou inversement
3.
Vue de Poligny
Dans l'évolution du terroir clavélien, «
la terre adoptée n'est plus
travaillée. Elle est celle sur laquelle on vit. » On arrive ainsi à
l'homme errant, à
L'Hercule sur la place
qui se produit sur les foires de Vienne, de Lyon et jusqu'en Bresse. Il
y a surtout ceux que la guerre a chassés,
Enrique et
Pablo les exilés
espagnols,
Barberat et
Hortense par la guerre sévissant en
Franche-Comté dans
Les colonnes du ciel 4.
Le royaume du Nord va globalement confirmer cette orientation, les deux tomes
L'Angélus du soir et
Miserere racontent l'échec de l'installation sur une terre nouvelle
5. Dans
Amarok, le tome IV,
Raoul le coureur de bois, même s'il meurt aussi, va jusqu'au bout de son destin et dans le dernier tome,
Maudits sauvages, les indiens eux-mêmes abandonnent leur terre.
Si dans
Meurtre sur le Grandvaux, le roulier est un errant qui parcourt l'Europe tout en revenant sur ses terres après ses voyages, dans
Cargo pour l'enfer, le
Gabbiano
erre sur les mers à la recherche d'une terre d'accueil.
Bernard Clavel
parvient peu à peu à dépasser la contradiction entre ses racines
terriennes et ses aspirations. L'expérience vécue permet d'abord un
retour aux racines comme à la fin de
Le Silence des armes ou
Le Tonnerre de Dieu
puis de démystifier le terroir rêvé, la force nostalgique qu'il
contient, pour pouvoir s'ouvrir au monde. «
De ce point de vue, Harricana
est exemplaire en montrant comment les personnages renoncent assez
facilement à leur terre pour aller de l'avant et se sentir bien
partout. »
3- L'Histoire : Les Colonnes du ciel 6
Outre la grande fresque largement autobiographique
La Grande Patience note 1,
Bernard Clavel a mis en scène des périodes historiques dans deux de ses trois aires géographiques préférées :
Le Royaume du Nord dans les étendues québécoises, de la colonisation de l'
Abitibi au début du
XIXe siècle jusque vers 1984
7 et
Les Colonnes du ciel 8 qui se déroulent en Franche-Comté entre 1639 et 1946
9.
Une illustration de la peste noire
De cette guerre qui a dévasté la
Franche-Comté pendant près de dix
ans,
Bernard Clavel dit d'abord qu'il ne l'aborde pas en historien
-c'est donc un ensemble de romans historiques
10-
« qu'il doit être lu comme une aventure humaine » et que c'est « un
crime commis par un roi de France (Louis XIII) et son ministre
(Richelieu). »
À travers la fuite des populations devant les armées françaises,
c'est la guerre elle-même que fustige
Clavel, les atrocités commises par
les soldats des deux camps. Dans
La Saison des loups, il écrit :
« tous les villages du val de Mièges 11 avaient été réduits en cendres par Saxe-Weimar » et dans
La Femme de guerre, « à moitié incendiée, maintes fois placée sous le feu des canons, (
Nozeroy)
la petite cité courageuse s'obstinait à vivre. »
André-Noël Boichat
note :
« Si Bernard Clavel n'a rendu compte d'aucune bataille, l'œuvre
abonde en évocations de massacres. » Ces faits, récurrents dans les
différents volumes, sont corroborés par les travaux des historiens qui
ont analysé cette période et
la guerre de Dix Ans en particulier
12.
C'est à travers des personnages sympathiques que
Clavel fait vivre
son histoire, même si leur destin est très différent.
Mathieu Guyon fait
son travail et son obéissance lui sera fatale,
Bisontin-la-vertu
s'enfuira pour mieux continuer à bâtir pour un meilleur avenir, le
docteur Blondel accepte d'avance sa destinée, ne pensant qu'à sauver des
enfants et
Hortense après avoir défendu ardemment la paix, devient
La femme de guerre.
Pendant cette guerre en particulier, va sévir une épidémie de peste
qui viendra s'ajouter au malheur des populations. Là encore,
Bernard
Clavel, sans faire œuvre d'historien, colle largement à la réalité.
André-Noël Boichat compare les indications de l'auteur à la thèse du
docteur
René Falconnet intitulée
Essai d'histoire médicale sur les épidémies de peste en Franche-Comté,
qui sont dans l'ensemble largement concordantes avec les données
historiques. La peste inspirait une frayeur telle que les gens se
méfiaient les uns des autres, certains sur simple soupçon étant victimes
d'un ostracisme persistant. Les autorités, intransigeantes, édictaient
des règles draconiennes pour éviter que l'épidémie ne s'étende. Toute
tentative d'un malade pour rompre son isolement, écrit le
docteur
Falconnet, est normalement punie de mort. «
La fugue de Mathieu Guyon et
le procès qui lui est fait à la fin de (La Saison des loups) s'inscrivent donc dans la vérité de l'Histoire. »
Les Colonnes du ciel s'inscrivent donc bien dans l'histoire
d'un pays et l'auteur retrouve ici ses racines à travers la création
romanesque. C'est aussi son indignation qui transparaît dans les
tableaux de
« l'exploitation des pauvres par les riches et les
puissants. » (page 116)
La sorcellerie, réaction irrationnelle à l'incapacité des autorités de lutter contre la peste, est surtout traitée dans
La Saison des loups et le destin d'
Hortense dans
Marie bon pain.
Pendant cette période de pandémie, l'attitude du clergé est équivoque,
s'opposant trop souvent à ceux qui ne pensent pas comme eux.
L'intolérance du pouvoir envers ceux qui souffrent est souvent mal
supportée par les populations. Tout ce qui est divergence par rapport
aux normes sociales est condamné comme non conforme.
André-Noël Boichat
pense que
Clavel veut donner une portée contemporaine à cette saga sur le
thème de l'acceptation de la différence, la peur face à cette réalité.
Les procès en sorcellerie sont monnaie courante pendant cette guerre, en
témoigne le livre de
Henri Boguet L'instruction pour un juge en "faict" de sorcellerie, qui montre aussi que les descriptions de
Bernard Clavel sont conforme à la réalité historique. Dans
Marie bon pain,
Hortense est emmenée à
Dole et traînée au tribunal où elle comparaît, accusée de sorcellerie.
Dans
Les Colonnes du ciel, même en temps de guerre, il y a
toujours quelque part un
Mathieu Guyon pour faire humblement un travail
collectif, un père
Boissy pour apporter le réconfort de son dévouement,
un
Blondel pour secourir les innocents, un
Bisontin pour refuser de se
salir les mains, une
Hortense pour accomplir ce qu'elle considère comme
son devoir et, dans le dernier tome,
Les Compagnons du nouveau monde, un père
Delorimière pour entraîner
Bisontin dans sa mission
note 2.
4- L'Histoire : Le Royaume du Nord 13
Val-d'Or dans l'Abitibi
Dès le dernier volume des
Colonnes du ciel intitulé
Les compagnons du nouveau monde,
nous sommes transportés de
Franche-Comté au
Canada. Là encore, le récit
colle à la réalité telle qu'elle est décrite par le jésuite
Francis
Laner Talbot qui a écrit l'histoire du
père Brébeuf,
Un saint chez les Hurons
paru chez Fayard en 1959. Mais le point de vue de
Clavel a évolué : les
personnages sont des témoins oculaires et
« son engagement cède la
place à la découverte. » Cette tendance va s'accentuer dans des romans
a priori « historiques » comme
Le Seigneur du fleuve quand il dit avoir abandonné la volumineuse documentation recueillie,
Meurtre sur le Grandvaux et plus tard
La Révolte à deux sous
où il dissocie fiction et réalité historique, même si par honnêteté il
se défend de
« réinventer l'histoire » et si ses références historiques
sont basées sur des documents.
Les premiers romans « canadiens » nous transportent dans différentes époques, d'un passé lointain pour
La Bourrelle jusqu'à l'époque contemporaine pour
L'Iroquoise ou
L'Homme du Labrador. C'est avec
Le Royaume du Nord que va se faire l'unité de temps. Là aussi, comme dans
Les Colonnes du ciel,
Bernard Clavel a un déclic, le contact avec un pays et des êtres, ce contact qu'il qualifie d'«
éclair 14. »
Caribou
La vie des gens simples telle qu'il veut la raconter passe par une
bonne connaissance de leur vie, de leur environnement. Il va sur le
terrain et de ce fait, l'Histoire événementielle s'efface devant
l'histoire qu'il raconte de ces hommes qui devient l'épopée de
générations luttant sur une terre grandiose mais ingrate.
Harricana
est d'abord l'histoire de la construction du transcanadien en 1855. On
suit l'installation de la famille
Robillard le long du tracé de la
future voie ferrée jusqu'à l'incendie du magasin qu'elle avait créé.
L'Or de la terre
est l'histoire de Jordan et de sa mine d'or, «
cette mine, je me suis
"crevé" à la chercher des années. Depuis 1911, je la surveille. »
Miserere et
L'Angélus du soir nous entraînent dans la colonisation de cette région de
l'Abitibi à partir de 1934 dans des conditions effroyables.
Amarok
est centré sur l'amitié ente un homme et un chien, à une époque où le
chien de traîneau était vital pour survivre dans ces contrées.
Dans le dernier volume
Maudits sauvages, l'Histoire tient de nouveau une place importante. La description que fait
Clavel du combat que mènent les indiens
Wabamahigans pour ne pas se laisser déposséder de leurs terres de la
Baie James est conforme aux études des historiens
15. C'est pour
Clavel une occasion de dénoncer les désastres écologiques de ce genre d'entreprise, la noyade de milliers de caribous dont le barrage a bouleversé la route de migration, de montrer aussi comment un peuple arrive à perdre son identité
16.
Dans cette épopée québécoise, le recours à la documentation
historique est minime, au profit des nombreux témoignages que
Clavel a
recueillis sur les événements qui jalonnent son récit. Il marque une
distanciation qu'on ne trouve pas dans
Les Colonnes du ciel mais il est vrai que dans ce dernier cas, il s'agissait de ses racines, de «
sa »
Franche-Comté.
5- Rôle du travail et référents
Le thème de l'identité chez Clavel
Dans l'œuvre de
Bernard Clavel, la notion de travail est essentielle et même consubstantielle au rôle de l'individu
17. L'homme est avant tout ce qu'il fait :
L'Espagnol ne retrouvera un ancrage qu'en passant par le travail de la vigne,
Le Seigneur du fleuve
n'est plus rien sans sa «
rigue » et le Rhône. C'est sa raison de vivre
et quand 'le vapeur' l'emporte, il n'a plus qu'à disparaître.
Quand le
père Dubois reprend son métier de boulanger dans
Celui qui voulait voir la mer, il en est tout rajeuni mais l'inactivité progressive à laquelle il est réduit dans
Les Fruits de l'hiver annonce sa fin prochaine.
Jacques Fortier dans
Le Silence des armes meurt pour la même raison : sa maison et ses terres sont vendues, il ne sera jamais vigneron comme son père. Dans
L'Or de la terre, Maxime Jordan ne pourra survivre à l'inondation de sa mine, à la destruction de son outil de travail. À l'inverse, dans
Marie bon pain, la fin de la guerre en
Franche-Comté permet la reprise du travail et ramène la vie au pays.
À
La Vieille-Loye
où il est enfin revenu,
Bisontin incite la forgeron à s'y installer :
«
Quand il y a quelque part un forgeron qui bat l'enclume, ça s'entend.
C'est comme les cloches, ça fait venir le monde. »
Ses deux premiers romans sont largement autobiographiques et mettent en scène le
Clavel de la période lyonnaise. Dans
L'Ouvrier de la nuit,
le héros-narrateur et écrivain revient de Paris après un nouveau refus
d'un éditeur. Dans le train du retour, il revoit défiler sa vie, bat
violemment sa coulpe, se reproche d'avoir sacrifié sa famille à
l'écriture. Dans
Pirates du Rhône,
Gilbert est peintre -comme
Clavel l'était à
Vernaison-
mais il travaille de ses mains, pêche avec ses amis les '
pirates' et
s'occupe de sa maison. Contrairement au précédent, il est en prise avec
la vie. «
Il semble que l'auteur, écrit
André-Noël Boichat,
ait ainsi
réglé la question de travail de l'artiste puisque l'œuvre romanesque ne
reviendra plus sur les métiers d'art proprement dits. »
- 51- La terre et l'enracinement
Dans ses premiers romans, la relation au terroir est valorisée. C'est
L'Espagnol qui, à la fin, se sent intégré parce qu'il a une terre à lui, la terre fait l'homme, c'est
Gilberte, la jeune paysanne de
Malataverne qui garde le sens des valeurs, c'est
Jacques Fortier dans
Le Silence des armes qui retrouve trop tard sa terre ancestrale. Mais cette image positive s'assombrit dans
Les Colonnes du ciel où les paysans sèment la discorde dans le groupe qui se réfugie dans le
pays de Vaud (
La Lumière du lac). La distance s'accentue encore dans
Le Royaume du Nord où le travail de la terre est voué à l'échec :
Alban le paysan quitte sa terre pour partir avec
Raoul le coureur des bois (
Harricana), Cyrille Labrèche découragé, quitte sa terre
(Miserere) pour s'installer au
val Cadioux qui lui sera fatal
(L'angélus du soir). Deux tentatives de coloniser la terre, "de faire de la terre", deux échecs
. Meurtre sur le Grandvaux
est à cet égard exemplaire parce que le héros est en même temps roulier
et paysan : mais c'est le roulier qui fait rêver les autres par ses
récits de voyage, sa traversée de l
'Europe jusqu'en
Russie.
- 52- Autres référents du travail
Bernard Clavel a toujours eu avec le bois une relations privilégiée
note 3.
Bisontin-la-vertu «
connaissait l'exploitation des bois d'œuvre » écrit-il dans
La Lumière du lac. » Tout au long des
Les Colonnes du ciel,
Bisontin est présenté comme un homme détenant un grand savoir-faire
dans les métiers du bois; il invente un procédé empêchant la fumée
d'envahir les cabanes (
La Saison des loups), il réalise des dessins au charbon pour le forgeron (
Marie bon pain), et sur le bateau qui le ramène en France, il est charpentier de bord (
Compagnons du nouveau monde).
Dans
Le Royaume du Nord, il s'agit plutôt d'abattage, utiliser
le bois pour conduire la voie ferrées ou le magasin général des
Robillard, pour
Jordan de pouvoir exploiter sa mine, pour
Cyrille
Labrèche et ses compagnons, de défricher et de dessoucher le terrain.
C'est avant tout pour ces pionniers la volonté de «
faire de la terre »
et de récupérer du bois de construction.
Si
Bernard Clavel aime les commerçants et les artisans, la raison en
est sans doute que son père fut longtemps boulanger, un père qu'on
retrouve dans
Celui qui voulait voir la mer, pour un temps tout content d'exercer son ancien métier,
Bernard Clavel lui-même comme apprenti-pâtissier dans
La Maison des autres, où le patron est dévalorisé parce qu'il n'a aucune compétence, dans
L'Hercule sur la place et la vie des forains qui vont de place en place, de Vienne à Lyon, de
Lyon à
Bourg-en-Bresse. C'est l'infirmier dans
Le Tambour du bief qui, après son travail à l'hôpital, va soigner les gens, faire des piqûres à domicile comme bénévole, avec
Philibert Merlin,
Le Seigneur du fleuve qui transporte ses marchandises entre
Lyon et
Beaucaire 18 C'est le trappeur
Raoul qui, pour un temps sédentaire dans
Harricana, va reprendre la route et dans
Amarok,
s'enfoncer dans la forêt du Nord avec
Timax qui par accident a tué un
policier et préfère s'enfuir plutôt que d'affronter la vindicte des
hommes
note 4.
Rôle et valeur de l'argent chez Clavel
On trouve aussi ceux que
André-Noël Boichat appelle "
des marginaux"
dont certains jouent un grand rôle : les amis pêcheurs de
Gilbert dans
Pirates du Rhône, le contrebandier
Barberat dans
La lumière du lac,
Pataro le héros difforme de
La Révolte à deux sous ou même le métier de bourreau dans
La bourrelle. D'une façon générale, le travail ne peut qu'être expression de la personne :
L'Ouvrier de la nuit se force à faire un travail qu'il déteste tandis que Jordan dans
L'Or de la terre
se réalise dans la gestion de sa mine, même si la soif du gain lui sera
fatale, même si
« l'accumulation des profits, cet objectif inhumain,
conduit tout droit à la catastrophe. » On trouve la même dénonciation
dans
Cargo pour l'enfer où le
Gabbiano finira par sombrer avec sa cargaison de produits dangereux et son équipage.
Une des problématiques essentielles de tous ces romans est la
recherche d'identité, une question sans doute cruciale pour
Clavel qui
tente livre après livre de dépasser cette dualité entre valeurs innées
et valeurs acquises. Beaucoup de personnages sont à la recherche de
cette identité,
Simone la narratrice de
Le Tonnerre de Dieu,
Pierre Vignaud, le jeune de
L'Hercule sur la place,
Pablo L'Espagnol,
Serge,
Christophe et
Robert, les trois jeune de
Malataverne,
Jacques Fortier aussi dans
Le Silence des armes
pour ne citer que les principaux. Il suscitent des modèles, des
exemples à suivre pour regagner le droit chemin, pour se réaliser, qui
sont souvent des symboles ou des figures parentales, et des
anti-modèles, les méchants, repoussoirs et exemples à ne pas suivre dont
les figures les plus importantes sont le patron alcoolique du stand de
L'Hercule sur la place,
Petiot le patron irascible dans
La maison des autres ou même
Marcel, le souteneur dans
Le Tonnerre de Dieu.
Mais
Le Seigneur du fleuve marque la fin des modèles, amorcée avec le roman précédent
Le Silence des armes,
lui qui aurait tant voulu en être un pour son fils va mourir sans
pouvoir lui transmettre tout son savoir-faire et cette «
rigue » qui
était toute sa vie. Sans doute, à cette période de sa vie,
Clavel a-t-il
résolu cette contradiction et peut-il alors passer à l'écriture de sa
grande fresque historique sur la
Franche-Comté.
6- Le rôle de l'argent
Un artiste doit éviter de « se commettre » avec l'argent, tel est le message de ses deux premiers romans
19. Pour les commerçants et artisans qui sont ses héros préférés, il évolue de ceux pour qui le travail est la raison d'être (
L'Espagnol, Kid Léon ou
Le Seigneur du fleuve)
20 à ceux dont le travail est un moyen de gagner de l'argent (les
Robillard dans
Harricana,
Pataro dans
La Révolte à deux sous...)
21
Bernard Clavel et la valeur argent
L'argent peut aussi être carrément maudit quand il devient
« monnaie
d'échange pour acheter sa propre vie », payer une armée pour qu'elle
lève le siège dans
La Saison des loups, quand les indiens se laissent acheter leur terre dans
Maudits sauvages ou quand
Tiennot
meurt d'avoir cru en l'amour d'une femme vénale. Une constante est le
refus de l'exploitation, lié souvent à la défense de l'écologie, qui
traverse l'œuvre de
Julien Dubois dans
La maison des autres ou les Indiens de
Maudits sauvages jusqu'à des livres plus récents comme
Cargo pour l'enfer.
Ce qui compte pour
Bernard Clavel et qui apparaît bien, en particulier dans
Les Colonnes du ciel et
Le Royaume du Nord,
c'est «
le travail bien fait et non le profit qu'on peut en tirer, »
les sentiments que l'argent ne peut qu'altérer et même la mort quand
l'homme «
est mis en balance avec l'argent. »
7- Les figures parentales
L'importance du terroir et de l'Histoire passe aussi par les figures
parentales qui se dégagent de l'œuvre, la façon dont se transmet la
tradition et dont elle est reçue par la génération suivante. La relation
à ses parents,
Bernard Clavel l'a vécue comme celle du fils prodigue
qui choisit la liberté contre ses racines donc ses parents et ce qu'ils
représentent. C'est une histoire d'amour contrarié entre un fils et ses
parents. Rigidité, rêves différents, difficultés de communiquer font de
Claude Merlin et surtout de
Jacques Fortier des fils en rupture de père
22 comme
l'ouvrier de la nuit.
Ces difficultés vont atteindre leur paroxysme dans
Meurtre sur le Grandvaux
quand
Ambroise Reverchon va sacrifier sa propre fille dont il ne
supporte pas la conduite. Il se noue un lien singulier dans le triangle
familial que constituent la mère, le père et le fils. La mère trop
souvent surprotège le fils au détriment du père, le fils devenant objet
de querelles entre ses parents, un enjeu relationnel qui déséquilibre le
triangle familial. Cette situation se retrouve surtout dans
La Grande patience, œuvre à fort potentiel biographique, dans
L'Espagnol et la querelle entre les parents à propos du fils mobilisé ou dans
Le Voyage du père où là aussi la tension entre les parents est palpable au sujet de leur fille
Marie-Louise dont ils n'ont pas de nouvelles.
Dans ce jeu de soumission-domination, le père renonce souvent à
s'imposer au fils quand la mère s'y oppose.

Schéma relationnel familial Triangle relationnel
Elle a tendance à défendre
ses enfants (
Celui qui voulait voir la mer) et à vouloir s'imposer au
père (
Le voyage du père). En l'absence de mère, le père impose son
intransigeance qui aboutit à un statu quo temporaire (Le Seigneur du
fleuve), à une rupture (
Le Silence des armes) ou même au meurtre
(
Meurtre sur le Grandvaux). Les conflits familiaux font ensuite place à
la famille élargie ou à la communauté. Dans
Les Colonnes du ciel, tout un village prend le chemin de l'exil et à
Morges,
Bisontin présente ainsi le groupe : «
Même si vous ne voulez pas
admettre que nous sommes une famille, reconnaissez-nous au moins comme
une petite communauté. » (
La lumière du lac).
Bisontin et
Marie forment
un couple guidé par l'amour et quand il n'est plus assez fort, ils se
séparent et
Bisontin partira alors au
Canada (
Marie bon pain). De la
même façon,
Élodie et
Cyrille Labrèche vont se séparer, elle préférant
retourner chez ses parents après l'inondation qui les a ruinés
(
Miserere).
Dans
Le Royaume du Nord,
il raconte l'histoire d'une communauté qui regroupe les
Landry,
Cyrille
Labrèche,
Alban Robillard,
Raoul Herman... ou dans le dernier volume
tout un clan d'Indiens inuits (
Maudits sauvages). Tous ceux qui sont
seuls, sans soutien, vivent une situation précaire comme
Pierre Vignaud
au début de
L'Hercule sur la place ou carrément dramatique comme
Tiennot ou
Robert Paillot dans
Malataverne. C'est ainsi que l'absence peut susciter des parents de substitution, véritable adoption parfois comme dans
Le Tonnerre de Dieu,
L'Hercule sur la place ou
Le Tambour du bief 23.
Ce lien peut prendre des formes multiples, l'amitié-complicité d'un
'plus âgé' (
Pirates du Rhône),
Raoul Herman et son neveu
Stéphane
Robillard (
Harricana),
Reverchon et son gendre
Léon Seurot (
Meurtre sur
le Grandvaux),
Antonio Reni et un jeune mousse (
Cargo pour l'enfer) ou
même sauver le maximum d'enfants pendant la guerre en pays comtois (
La
lumière du lac).
Si dans les premiers romans la famille domine largement, il y a une
nette évolution avec les deux sagas comtoise et québécoise où la
communauté et l'amitié-complicité dominent. Ce lien basé sur les
sentiments sera alors une constante de l'œuvre, contrairement aux
notions de terroir et de famille qui vont progressivement s'étendre et
éclater. «
Ainsi, conclut
André-Noël Boichat, «
il y a toujours besoin
de quelqu'un qui assure la continuité affective et qui transmette les
valeurs. »
Notes et références
Notes
- ↑ Il existe d'autres cas mineurs comme Meurtre sur le Grandvaux et La Révolte à deux sous au XIXe siècle, Brutus sous l'Empire romain ou La Bourrelle et Le Carcajou au Canada
- ↑ Pour
André-Noël Boichat, tous ces héros qui subissent la guerre et souvent
sauvent des enfants, annoncent l'engagement de Bernard Clavel dans sa
défense des enfants et dans l'association Terre des hommes.
- ↑ On
en trouve un exemple symptomatique dans sa relation avec Vincendon,
l'ami luthier de son père qu'on retrouve dans une nouvelle éponyme
incluse dans le recueil L'Espion aux yeux verts ou dans sa nouvelle pour la jeunesse L'Arbre qui chante qui donne son titre à l'un des tomes de ses œuvres complètes parues aux éditions Omnibus [NDLR]
- ↑ On en trouve bien d'autres exemples, des vignerons comme dans L'Espagnol, Le Silence des armes ou qui sont postérieurs à la parution de ce livre comme d'autres vignerons dans Les Grands Malheurs [NDLR]
- Références
- ↑ Bien que Clavel ait déclaré dans l'émission Un siècle d'écrivains : « Jamais je n'ai écrit quelque chose qui se situait là où je vivais », on verra qu'il existe plusieurs exceptions
- ↑ Roman emblématique dans la mesure où il renoue avec son Jura natal et où il marque officiellement son horreur de la guerre
- ↑ Dans L'Iroquoise, Karl repart, quitte la terre à la mort de sa femme Aldina. Dans Tiennot, la terre n'est pas assez forte pour compenser le départ de la femme
- ↑ Barberat, le contrebandier du tome II La lumière du lac et Hortense, La femme de guerre du tome III
- ↑ Dans L'Angélus du soir, on voit Cyrille Labrèche malade et obligé d'abandonner sa terre
- ↑ Sur sa genèse, voir l'interview de l'auteur dans Écrit sur la neige
- ↑ Le
Royaume du Nord se composent de 6 volumes : Haricanna, L'or de la
terre, Miserere, L'Angélus du soir, Amarok et Maudits sauvages
- ↑ Les colonnes du ciel
se composent de 5 volumes : La saison des loups, La lumière du lac, La
femme de guerre, Marie bon pain et Compagnons du nouveau monde
- ↑ Pendant la guerre dite « de Dix Ans » et au moment de la trève de Bassigny
- ↑ André-Noël
Boichat fait une comparaison entre les faits cités par Clavel et ce
qu'en dit l'historien Xavier Brun dans son ouvrage Histoire de la guerre de Dix ans en Franche-Comté p. 83 à p. 90
- ↑ Val de Mièges : situé dans le canton de Nozeroy reliant Lons-le-Saunier, Champagnole et Pontarlier, au bord de la Forêt de la Joux et sa belle sapinière
- ↑ Voir Histoire de la Franche-Comté de l'abbé Berthet, Besançon, Librairie Chaffanjon, 1944, in 12°, 152 pages et 28 illustrations ou La Franche-Comté sous les Habsbourg : 1496-1678 de Guy Michel, Éditions Mars et Mercure Wettolsheim, 1978, Livre de poche, 169 pages
- ↑ Le Royaume du Nord se compose de 6 volumes : Harricana, L'Or de la terre, Miserere, Amarok, L'Angélus du soir et Maudits sauvages
- ↑ Cet
éclair, dit-il, m'avait enseigné de façon profonde, indicible encore,
mais inéluctable, que je tenterais d'écrire un livre en harmonie avec
ces éléments.
- ↑ L'auteur se réfère en l'occurrence à L'Histoire générale du Canada, sous la direction de Craig Brown, édition française publiée sous la direction de Pierre-André Linteau aux édition du Boréal
- ↑ Clavel écrira une autre histoire exemplaire de barrage et d'écologie dans son roman Le Carcajou paru en 1995 chez Robert Laffont [NDLR]
- ↑ Clavel
fait référence aux métiers manuels, ceux qui réclament tout à la fois
de la force, de l'expérience et un grand savoir-faire - voir ses
souvenirs dans Écrit sur la neige
- ↑ D'autres sont également cités comme les commerçants de la famille Robillard dans Harricana ou le charretier Mathieu Guyon dans La saison des loups
- ↑ Pour L'ouvrier de la nuit aussi bien que pour Gilbert, valeurs intrinsèques et valeurs monétaires sont inconciliables
- ↑ L'argent qui provoque la spoliation de l'Espagnol, le sous paiement de Julie Dubois ou qui pervertit les jeunes de Malataverne
- ↑ Il ne viendrait pas à l'idée du père Dubois dans Celui qui voulait voir la mer de se faire payer pour être un temps retourné au fournil ni au Seigneur du fleuve de vendre son train de bateaux pendant qu'il est encore temps
- ↑ Personnages du Seigneur du fleuve et du Silence des armes
- ↑ C'est ce que Boris Cyrulnik appelle « le tuteur »
- de résilience » [NDLR]
Voir aussi
- La guerre de Dix Ans en Franche-Comté
- Histoire de la Franche-Comté, sous la direction de R. Fiétier, Toulouse, Privat, 1977, in 8° carré, 498 pages, Collection Univers de la France, nombreuses cartes et illustrations
- Bresse-revermont : La guerre de dix ans ou guerre de Franche-Comté -- Lacuzon --
Bibliographie
- Bernard Clavel, Écrivains d’hier et d’aujourd’hui, Michel Ragon, Éditions Seghers, 1975
- Ils ont semé nos libertés. Cent ans de droits syndicaux, (préface d'Edmond Maire, avant-propos de Bernard Clavel), Syros / CFDT, 1984
- Bibliographie citée dans cet ouvrage
- Les Guerres en Franche-Comté et la conquête française, baron d'Arnans
- Histoire de la Franche-Comté, abbé Berthet, Imprimerie de l'Est, 1944
- Histoire du Canada français, 1534-1763, Éditions P U F, 1950
- Histoire de la guerre de Dix Ans en Franche-Comté, Éditions Declume, 1937
- Quand la Franche-Comté était espagnole, Jean-François Solnon, Éditions Fayard, 1983, réédition février 1989
- Un saint chez les Hurons, Francis Laner Talbot, Éditions Fayard, 1959
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