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dimanche 1 mars 2015

Bernard Clavel Articles & interviews

 
 
L’Express juillet 1997 interview de Bernard Clavel
 
Ce que le public semble ignorer, c'est l'ampleur de ce mal nouveau qu'est la confusion des genres. Mal qui porte aux écrivains un préjudice considérable en ouvrant les portes de lieux jadis réservés à la littérature à ce que je ne saurais nommer sans risquer d'être grossier. « Pour avoir du succès avec un livre, regrettait déjà Jean Reverzy, il est plus important de savoir bien parler que de savoir bien écrire. » 

Que dirait-il aujourd'hui ? En un monde où il n'est pas nécessaire d'avoir du talent, du tempérament et de l'âme. Mieux vaut être un fabricant astucieux ou encore tenir un sujet à sensation. Avoir tué son voisin avec une fourchette à escargots, dévoré ses enfants en hachis Parmentier, fait quinze ans de bagne, escroqué des milliards, détroussé des rentières ou des vagabonds, traversé le désert à plat ventre sans boire ou gravi dix fois l'escalier de la tour Eiffel sans respirer. Avec ça, c'est le triomphe assuré ! 

Certains éditeurs et même quelques écrivains qui servent de nègres portent une grande part de responsabilité dans ce qui finira par tuer un métier qu'ils n'hésitent pas à déshonorer en vous assurant, sans rougir, que les bénéfices tirés de ce commerce permettent de publier de bons livres. 
Nous vivons une époque où les valeurs sont faussées. Jamais n'a-t-on publié autant de bons dictionnaires mais on se demande qui les ouvre car la langue enfle et dégénère. On redoute certains mots comme s'ils désignaient une maladie honteuse. Un balayeur est devenu un technicien de surface. 

J'entendais dernièrement annoncer au journal parlé de la radio d'Etat que des syndicalistes avaient tenu leur « agé ». N'allez pas en déduire qu'ils avaient tenu leur grand-mère sur les fonts baptismaux, non, ils s'étaient réunis en assemblée générale. J'ai, de mes oreilles, entendu un journaliste parler du « Mozart du ballon rond » après avoir répété vingt fois « eh bien » au cours d'un propos où il n'y avait pas à le dire. Supposons qu'il écrive demain une biographie du Mozart du ballon rond, son succès sera énorme. 

L'arrivée en masse dans les librairies de ce qui n'a que l'apparence du livre. Insignifiant, car il n'en restera rien, mais d'une sinistre importance car cette invasion risque de tuer la littérature et les écrivains. Et c'est triste à pleurer.

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L'Express, Pascale Frey, publié le 01/11/2003 

Quarante-deuxième déménagement pour le romancier prolifique et migrateur. Après l'Irlande, la Suisse, le Bordelais... le voici près de Bourg-en-Bresse.
Il y a un an et demi, Bernard Clavel déménageait pour la quarante-deuxième fois! La dernière, affirme-t-il sans conviction. Mais quel que soit l'endroit où sa femme Josette Pratte et lui posent leurs valises, ils recherchent toujours la solitude, le silence, la nature et un grand parc pour que leurs deux molosses, Antigone et Tolstoï, gambadent à leur aise. 

Cette fois, après l'Irlande, la Suisse, la Savoie, la Provence, le Bordelais, c'est à une vingtaine de kilomètres de Bourg-en-Bresse que l'écrivain s'est installé. Dans une belle demeure chaleureuse dont on pourrait imaginer qu'elle appartient à sa famille depuis des générations. Mais non, même les meubles ont été chinés dans la région. Il reste des travaux à faire, ce qui rend Clavel bougon. « J'ai dû déménager mon bureau trois fois, et je n'arrive pas à écrire au son du marteau-piqueur. » 

Aujourd'hui, il sort un album intitulé L'hiver dont il a écrit le texte, peint les illustrations et pris les photos. Et paraissent dans la collection Omnibus les deux premiers volumes de ses oeuvres complètes qui en comprendront huit en tout.

Nous commençons par prendre le café dans un petit salon, où de tous côtés la vue sur le parc est imprenable. Des livres de photos posés sur la table nous rappellent la passion de l'écrivain. Chaque pièce a une bibliothèque. Au salon, les classiques. C'est là que leur chien Tolstoï a dévoré une Pléiade. Et devinez sur quel titre il a jeté son dévolu: Guerre et paix ! Nous grimpons un étage pour arriver dans une jolie pièce où il n'y a pas un seul ordinateur, mais des stylos et du papier, une bibliothèque avec les auteurs fétiches de Clavel comme Jean Reverzy, Mac Orlan, Dorgelès. C'est là que chaque matin, on pourrait presque dire chaque nuit puisqu'il se lève vers quatre heures, il écrit.

Après quelques années, tous deux décident de rentrer en Europe, où ils commencent leurs balades, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent à La Courbatière. « Pour être certains que l'on ne bougera plus, j'ai déjà acheté nos tombes dans le cimetière du village! » Sa femme, qui a pris en main les travaux de la maison, s'est aménagé un ravissant bureau-salon dans le grenier où dort en toute tranquillité Zelda, la chatte. C'est là qu'elle écrit ses romans, ou « qu'elle trouve tous les prétextes pour ne pas les écrire: refaire la maison, travailler sur les livres de Bernard, préparer l'édition Omnibus 

Elle s'est passionnée pour cette maison, comme elle se passionne pour tout ce qu'elle fait. On a l'impression qu'il doit y avoir des discussions houleuses chez les Clavel surtout lorsqu'il lui montre un manuscrit de huit cents pages « et qu'elle me dit que c'est de la bouillie pour chats » ! On sent que cet événement est encore frais dans les mémoires ! Et comment Bernard Clavel a-t-il réagi à cette charmante critique ? « Que vouliez-vous que je fasse ? J'ai recommencé ! »

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Bernard Clavel Dernière interview -- Le Nouvel Observateur 10/2004

A l’occasion de la publication de ses « Oeuvres complètes », par Bernard Clavel, tome 6, Omnibus, 800 pages, article du Nouvel Observateur « Il n’écrit plus que dans sa tête. » [1]

Depuis six ans, une attaque vasculaire a cloué Bernard Clavel au lit, mais la passion habite toujours le romancier des « Grands Malheurs. »

La légende l'a presque figé. Rencontrer Bernard Clavel, c'est d'abord considérer une statue qui va peu à peu s'animer : le crâne chauve, l'œil qu'ont allumé tant de colères flamboyantes, les lunettes brunes qui semblent les contenir et leur font comme un cadre, les lèvres taillées pour l'imprécation. Et cette main qui écrit, robuste, qui a manié la plume comme elle aurait poussé la varlope ou pétri la pâte, qui s'est frottée aux mots comme le scieur de long au tronc du chêne, cette main aujourd'hui peine à se mouvoir : il y a six ans, le 27 octobre 2003, une attaque vasculaire laissait l'écrivain handicapé du côté gauche. Après quelques jours de coma, ses premiers mots furent : «J'écris. J'écris dans ma tête.»

On craignait, à la sortie des « Grands Malheurs », que ce livre soit son testament. On sait aujourd'hui qu'il le sera. Bernard Clavel n'écrira plus ailleurs que dans sa tête. Que ses champs de bataille se soient réduits à une chambre d'hôpital n'a pourtant pas éteint son ardeur et la voix, qui s'étrangle parfois pour se muer en sanglots, continue de porter haut et fort.

Se battre... Clavel l'a fait toute sa vie. Une vie vouée à écrire, une vie arrachée à un destin qui l'avait promis à autre chose. Fils d'un boulanger de Lons-le-Saulnier, fils d'un père qui «n'avait jamais lu un livre», il commence par peindre. «Mais un jour le décor ne m'a plus suffi.» Ce Rhône qui l'entoure, ce fleuve qu'il avait tenté d'emprisonner sur la toile, il va le laisser couler sur la page blanche.  

Le combat, là aussi, sera long et douloureux. Il le mènera seul [2] jusqu'à sa rencontre avec Josette Pratte, sa (seconde) femme, elle aussi écrivain, juge impitoyable qui lui fera refaire plusieurs fois un livre qu'elle ne trouvera pas à son niveau. «Je n'aurais pas écrit pareillement sans elle. C'est dur, la vie d'un couple d'écrivains. On ne vit jamais à deux, mais entourés de nos personnages. Et on s'engueule beaucoup à cause d'eux.» De ces «engueulades» sortira une bonne moitié de cette œuvre doublement populaire, à la fois par les personnages qui en sont les acteurs et par le nombre de ceux qu'elle a conquis. Une œuvre faite de la matière même qui l'inspire, à l'image de ces artisanats qui, il y a des siècles, rendaient si fiers les compagnons de France.

« La chair de mes livres est la vie. » Il faut du matériau à Bernard Clavel. Il écrit dans sa Franche-Comté où s'étripent les héros des « Colonnes du ciel », il plante ses bottes dans le vignoble où s'enfoncent les pas du héros des « Grands Malheurs », victime de l'absurdité guerrière, il patauge dans ces tourbes que noient les fureurs du Rhône ou que gèlent les glaces du Saint-Laurent. Auteur hanté et ancré, il peint ce qu'il voit le matin en se levant. S'il a tant peiné sur sa fresque canadienne, « Le Royaume du Nord », allant jusqu'à réécrire sept fois le dernier volume « Maudits Sauvages », c'est parce que «ce pays n'était pas le mien ».

La terre ne se conçoit pas sans ceux qui en font jaillir la substance même du monde, ces gens qu'il aime tant à rencontrer, à écouter. «Au Canada, des tas de personnes m'ont fait le merveilleux cadeau de leur vie. J'ai besoin de voir avec les yeux de mon personnage principal. Sinon, j'écris faux.» Clavel croit en l'homme, quelque misérable soit sa condition. « Si je n'avais plus foi en l'homme, je me suiciderais.» Il avoue pourtant lui préférer la nature. Ou les animaux, en le poussant un peu... «Les humains m'ont souvent déçu. Jamais les chevaux.» […] Il sait que s'approche le dernier combat, celui qu'il perdra forcément. «J'ai toujours eu peur de la mort. Je continue d'avoir cette peur. Mais pas plus maintenant qu'auparavant. »

Dans sa chambre, une grande photo représente un immense paysage neigeux et au milieu, petite, de dos, une femme qui marche, sa femme, Josette. Tous les matins, c'est elle qu'il voit d'abord. « Pour moi, c'est la photo du bonheur. »

Notes et références
[1] Cet article est le compte-rendu d'une rencontre avec Bernard Clavel qui a eu lieu dans sa chambre d'hôpital à Chambéry le 25 octobre 2004, rencontre que son éditeur affirme avoir été la dernière qu'il ait eu avec un journaliste.
[2]
Ce combat, il ne le mènera pas seul, comme le souligne la mise au point faite par ses deux fils Rolland et Yves Clavel, d'abord avec son directeur littéraire et ami Jacques Peuchmaurd qui a cru en lui dès l'origine, et surtout sa première femme Andrée Clavel-David, « qui a partagé sa vie de 1945 à 1978, années durant lesquelles il connut ses plus grandes réussites. » Bernard Clavel lui-même en a parlé en ces termes : « Je dois dire que si je n'avais pas eu la femme que j'ai, (Andrée Clavel-David) si je ne l'avais pas rencontrée, je crois que je n'aurais jamais écrit ce que j'ai écrit (...). J'ai eu la chance d'avoir une femme qui non seulement me soutienne, m'aide dans mon travail, mais qui accepte de prendre avec moi tous les risques. (...) Je dois rendre grâce à ma femme de m'avoir toujours aidé. »

Complément : Documents autographes

Lettre autographe signée à l’abbé Casy-Rivière. Doon House, République d’Irlande 22 avril 1987 ; 1 page ½ in-4°.
Lettre de Clavel à l’abbé Casy-Rivière : « Oui, mon père, depuis tant d’années, j’ai déménagé au moins six fois. J’ai habité le Canada, la Suisse, le Haut Doubs etc… et me voici en Irlande. Mais je ne vous ai pas oublié. Il y a simplement eu, dans ma vie, un divorce comparable à un naufrage, où j’ai à peu près tout perdu, même certains carnets d’adresses. Vous avez donc quitté votre cher village. Moi qui aime la neige, j’envisage de temps en temps d’aller vivre dans les Pyrénées. Mais le midi me fait un peu peur. J’ai passé, en février, une journée à Toulouse et si j’avais su vous trouver… Mais ce sera pour mon prochain voyage dans la région. Pour l’heure, je plonge dans un très gros roman qui me terrifie. J’ai toujours écrit dans la peur, et je ne parviens pas à en prendre l’habitude… »

Carte autographe signée à l’abbé Casy-Rivière. Doon House, République d’Irlande 21 avril 1987 ; 1 page in-12° oblong.
Clavel envoie quelques mots chaleureux à son ami l’abbé Casy-Rivière : « …l’Irlande est loin de chez vous. Je vous fais ce mot entre deux avions et je vais vous adresser des livres et vous écrire plus longuement … »

Voir aussi
* Site Présentation générale
--
* Clavel, Lecoin et les libertaires

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mardi 4 novembre 2014

Bernard Clavel et Gandhi

Cette préface de Bernard Clavel au livre de Jean-Marie Muller [1] intitulé "Gandhi l'insurgé" [2] est pour lui un acte de foi, une démarche d'autant bienvenue qu'elle rejoint l'admiration qu'avait également pour Gandhi un homme qu'il admirait lui-même, Romain Rolland.

C'est pourquoi j'ai inclus après la préface de Bernard Clavel un texte que Romain Rolland a écrit en 1930, c'est-à-dire bien avant que Gandhi ne devienne cet apôtre de la paix salué par tous les hommes de justice et de paix, celui qui justement le 6 avril 1930 lançait cette prophétie en ramassant un peu de sel sur une plage de l'océan : « Le poing qui tient ce sel peut être brisé, mais ce sel ne sera pas rendu volontairement. »

 Gandhi l'insurgé          Gandhi l'insurgé

Préface de Bernard Clavel : Ce sage dont nous avons besoin

Lorsque l'éditeur me fit parvenir le manuscrit de Jean-Marie Muller en me demandant un texte dans les dix jours, mon premier mouvement fut pour décrocher le téléphone. J'étais en plein dans un roman, et je déteste précipiter les choses. Mais nous étions la veille d'un week-end de Pentecôte. Impossible de joindre l'éditeur avant le mardi.

Comme Gandhi me fascine et qu'une profonde amitié doublée d'une haute estime me lie à Jean-Marie Muller, je me suis surpris le nez dans son ouvrage. J'ignore si l'orage qui grondait alors sur les vignobles du Bordelais était un écho de celui qui toucha les disciples assemblés pour la Pentecôte, toujours est-il que la force du Mahatma m'empoigna dès les premières pages pour ne plus me lâcher jusqu'à la dernière. Telle est la puissance de cette non-violence dont notre époque a un besoin si crucial alors qu'elle la redoute. Car, si l'on excepte quelques êtres de la trempe d'un Jean-Marie Muller, nos contemporains semblent craindre beaucoup plus ce qui pourrait les sauver de la haine que les effets de cette haine.

Jamais encore n'avions-nous frôlé d'aussi près cette catastrophe qui peut, en quelques instants, non plus ensanglanter l'humanité, mais la réduire à néant. Or c'est bien ce qui effrayait Gandhi qui savait que la violence est un engrenage dont rien ne peut tirer ceux qui s'y laissent prendre le bout du doigt.
Ce machinisme que redoutait tant le grand sage, au lieu de nous apporter davantage d'aisance et de joie, nous incite à fabriquer chaque jour un plus grand nombre d'engins de guerre, toujours plus perfectionnés et plus efficaces, c'est-à-dire plus destructeurs.

Chaque fois que je me retrouve devant les images atroces de ces enfants mutilés, estropiés, aveugles, victimes de ce qu'on appelle des mines antipersonnelles, je me retourne vers Gandhi pour lui demander : « Qu'auriez-vous dit ? Qu'auriez-vous fait ? »
En ces heures de crise politique où les bretteurs de tous les partis croisent, à longueur de journée, le fer et le feu de la mauvaise parole sur les ondes de toutes les télévisions, de toutes les radios, comment ne point penser à la pureté de celui qui savait le prix de la vérité et combien sont nuisibles la corruption et le mensonge ?

Les peuples, quels qu'ils soient, ont la mémoire courte. C'est une vérité qu'on ne cesse de ressasser mais qui n'a pas plus d'effet sur le comportement des masses qu'un verre d'eau dans l'océan. Nos politiciens se nourrissent et nous abreuvent de mensonges. Tous les discours sont trompeurs. Si nous relisions les harangues lancées par Hitler dans les années qui ont suivi son accession au pouvoir, nous constaterions - comme l'a fait André-François Poncet, alors ambassadeur de France à Berlin - que le mot « paix » est celui qui y revient le plus souvent.

L'Europe vivait alors des temps où le souvenir des horreurs de la Grande Guerre pesait lourdement. Mais les anciens combattants, très fiers de leurs médailles, défilaient devant les monuments aux morts où les jeunes soldats présentaient les armes. Si l'hommage aux victimes était honorable, le fait qu'on leur présente casquées et armées les futures victimes l'était moins. En se faisant complices de pareille mascarade, les anciens manquaient à leur devoir.

On avait pourtant bien des exemples de l'absurdité et de l'ignominie des guerres. J'en veux pour seule illustration le procès intenté par Krupp, le célèbre marchand de canons allemand, à la firme anglaise Vickers qui, en pleine boucherie de 14-18, avait copié un modèle de grenade. Krupp demandait un shilling par engin fabriqué soit plus de cent vingt millions de shillings. Mais les fauves se dévorent rarement entre eux, ils préfèrent s'unir pour attaquer les troupeaux. C'est à « l'amiable » que les deux sociétés réglèrent leurs comptes : Vickers paya Krupp en lui allongeant un paquet d'actions d'une de ses propres usines d'armement !

Le sang des morts est vite absorbé par la terre, quelle que soit la puissance qui l'a envahie ou libérée.
Des années 30, le père Maurice Lelong nous dit dans sa fameuse Célébration de l'art militaire : « Le délicat et précieux Giraudoux a vu Wilson, Lloyd George et Clémenceau sous les espèces respectives d'un caniche, d'un colley et d'un dogue. L'entre-deux-guerres fut, en effet, de la chiennerie. »
Nos gouvernants n'ont jamais su utiliser les périodes de paix pour consolider la paix. Car le seul moyen de la consolider vraiment, c'est de l'enseigner. D'en faire pénétrer le germe au cœur de nos enfants et de leur donner les moyens de le cultiver.

  La marche du sel

C'est ce que Gandhi s'est efforcé de faire. Ce pour quoi Louis Lecoin s'est battu jusqu'à l'extrême limite de ses forces. Ce à quoi des hommes comme Jean-Marie Muller ou ceux qui ont fondé l'École de la Paix à Grenoble se donnent aujourd'hui sans compter.
Mais Gandhi, Lecoin ou Martin Luther King avaient pour eux de n'hésiter jamais à mettre leur vie en jeu. Du Mahatma, Romain Rolland écrivait dans une lettre à Stefan Zweig : « Le plus vrai des hommes et le plus droit. »

Or, cet être si pur, si proche de la sainteté, Pie XI refuse de le rencontrer. Sans doute trop de pureté effraie-t-elle ceux qui sont conscients de n'en avoir pas assez. Trop de blancheur fait pâlir ceux dont la robe est ternie par l'ombre de la peur qu'ils portent au fond de leur ventre. Peut-être le pape sentait-il à quel point Gandhi, mieux que lui, avait su se montrer digne du Sermon sur la Montagne. Car c'était le temps où se préparait une guerre qui allait faire couler des fleuves de sang et des torrents de larmes.
J'ai lu l'admirable ouvrage de Jean-Marie Muller avec d'autant plus de satisfaction que, depuis plus d'un demi-siècle que j'écris et que j'ai mesuré l'absurdité et l'horreur des inutiles égorgements dont tant d'hommes ont tiré leur gloire, depuis tant d'années que me poursuit la peur de la guerre, j'ai cent fois eu envie de m'atteler à une vie de Gandhi. Si j'y ai cent fois renoncé, c'est que je n'ai pas osé. La crainte de mal faire. De n'être pas digne d'un tel modèle.

Le Gandhi de Jean-Marie Muller nous parvient à un moment où tous les esprits éclairés, tous les êtres qui ont une conscience devraient se lever pour répéter sans cesse ce mot du Mahatma où est exprimé l'essentiel : « La violence est un suicide. »
Aujourd'hui, les apprentis sorciers que sont certains savants à la solde des marchands d'armes et des gouvernants ont mis au point le moyen de pulvériser la planète. L'humanité n'a d'espoir d'être sauvée que si elle admet enfin que sa seule chance de survie réside dans le refus absolu de toute violence.
Non seulement il faut lire ce livre, mais en méditer l'enseignement et le faire lire dans les écoles où se forment les hommes de demain. Ces enfants qu'on tient dans l'ignorance du désastre qui les attend, ces enfants à qui on enseigne que la guerre est une fatalité et qu'elle leur donnera l'occasion d'être grands.
                                                           Bernard Clavel

alt=Description de cette image, également commentée ci-après  Jean-Marie Muller en 1991 

Gandhi
n'est pas seulement pour nous le guide héroïque de son peuple immense, qui revendique sa liberté - et qui la prendra. Il est la lumière la plus sûre, la plus pure qui brille au sombre ciel de notre temps.
Dans les tempêtes où le vaisseau croulant de notre civilisation menace de se perdre corps et biens, il est l'étoile qui nous montre la route - la seule route qui nous reste ouverte vers le salut. Cette route est en nous. Elle est la suprême énergie. Elle est la Non-Acceptation héroïque. Elle est le refus dressé par l'âme fière contre l'injustice et la violence. Elle est la révolution de l'Esprit.
Cette Révolution n'oppose pas entre elles les races, les classes, les nations, les religions. Elle les unit. Elle éveille en chacun des hommes le feu profond de l'Ame Unique, qui a fait surgir l'humanité du néant, où sa frénésie aspire à la faire rentrer.                                                                      
                                                     Romain Rolland, 1er octobre 1930

Notes et références
[1] Membre fondateur du Mouvement pour une Alternative non-violente, dont Clavel était membre, Jean-Marie Muller est directeur des études à l'Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits.
Il a publié de nombreux ouvrages, dont "Le Principe de non-violence, Parcours philosophique" (Desclée de Brouwer) et "Paroles de non-violence" (Albin Michel).
[2] "Gandhi l'insurgé, l'épopée de la marche du sel", éditions Albin Michel

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mardi 22 octobre 2013

Bernard Clavel et l'écriture - Suite

Bernard Clavel : style et écriture

Lien avec  la première partie de Bernard Clavel et l'écriture

« Style plat » disaient certains de ses critiques. C'était bien mal le lire, trop vite parcourir ses écrits. Michel Ragon le soupçonne d'avoir eu au début un style trop recherché qui ne lui convenait pas, « l'art pour l'art » de ses deux premiers romans qu'il a détruits, et même le premier publié Pirates du Rhône qui est dit-il, d'abord « un poème du Rhône ».

Son style deviendra à l'image de son Jura natal « simple et dru... sans artifices. » Selon Michel Ragon, « cette écriture qui court au fil des souvenirs, Clavel l'a voulue neutre. Il veut que la vie passe au travers, sans qu'aucun cristal ne s'interpose.» Clavel dira à sa biographe Marie-Claire de Conninck : « J'attache plus d'importance au contenu qu'à la forme.» Il est en fait l'un des principaux représentants du courant "néo-naturalisme" privilégiant "cette solidité ultra classique en passe de devenir le nouveau style Goncourt ». Après l'attribution du prix Goncourt, la critique, plus conciliante, parle alors de "style Clavel". Pour André Wurmster dans un article paru dans Les Lettres françaises, « le roman (L'Espagnol) dit avec une minutieuse exactitude les paysages et les saisons... la vie qui continue et le souvenir des morts qui tire en arrière ».

   
Biographie de Clavel par Michel Ragon

Il y a selon Yves Berger « le sens de la fatalité, celui de la solitude et de la résignation ». Son style sert à cerner ses personnages, à leur donner une "épaisseur" comme le sculpteur qui pétrit l'argile, à peindre l'ambiance d'une époque et à en brosser le tableau. « Il y a dans La Maison des autres une description minutieuse du travail de la pâtisserie dans un vocabulaire technique précis. Mais il y a aussi en arrière-plan le Front Populaire... Il y a encore tout l'environnement de cette époque en brosser le tableau. » (Michel Ragon page 58)

Chez lui, le "vieux" c'est le sage, l'initiateur.  Bernard  Clavel trace d'inoubliables portraits  de"vieux" : le père et la mère Dubois dans La Grande patience, Clopineau dans L'Espagnol, le passeur dans Pirates du Rhône, le père Quantin dans Le voyage du père, campé dans le film par Fernandel, le 'batteur d'eau' dans Le Seigneur du fleuve ou le père Vincendon..." (Michel Ragon page 62)


Clavel : biographie de Michel Ragon et essai de  Noël Boichat

Extraits de quelques œuvres

Extrait de La Maison des autres«  Ils se levèrent à 2 heures. Leur fatigue était  encore en eux,  intacte... Ils grimaçaient en s'étirant. L'eau froide du robinet, la bise qui coulait jusqu'au fond de la cour, parvenaient seules à les réveiller vraiment... Julien se sentait vaciller par instants. Il s'ébrouait comme un cheval, essayant de secouer le sommeil qui coulaient sur ses paupières. Dans ses jambes, ses reins, le long de ses flans et jusqu'au bout de ses doigts couraient de longues douleurs diffuses. »

Extraits de L'Espagnol : « Il eut soudain l'impression que le ciel s'ouvrait d'un coup. Ce fut comme une pluie de lumière. Il s'arrêta et leva la tête. Pourtant la brume courait sous le soleil en grandes vagues molles qui s'accrochaient aux ceps... Les premiers arbres émergeaient, encore pâles,  mais scintillants. »
« Le soleil avait disparu depuis longtemps... Sur toute la terre, il y avait une grande fatigue qui brouillait le regard. Une grande fatigue... comme des vagues qui montaient le long des jambes de Pablo, serraient son corps, résonnaient dans sa tête et se laissaient tomber de tout leur poids dans ses mains pendantes de chaque côté de l'échelle... Il y avait sur toute la plaine une grande fatigue et comme la promesse d'un grand repos. »

«  - Tais toi ! cria le lieutenant. Je t'interdis de le toucher, tu entends. Il nous a tout avoué, maintenant c'est fini. Il s'est conduit comme un salaud, c'est entendu, mais ce n'est pas à nous de le condamner. Il y aura des tribunaux pour ça. » (La peur de Pablo)

Extrait de Le Seigneur du fleuve : « C'était une belle eau de remonte. Une belle eau ronde et fière qui coulait à pleins bords. Une eau à vous faire oublier celle qui continuait de tomber du ciel tellement serrée que, des barques qui remontaient en suivant la rive droite, les hommes devinaient à peine quelques formes d'arbres gris sur la rive gauche. » (Le chemin de halage)

Extrait de Le Silence des armes : « Jacques regardait. Le souffle bloqué d'abord, la gorge serrée, les mains crispées sur le bord de la maie, il ne pouvait détacher son regard de cette serviette blanche et de ces objets. Soudain, il venait de comprendre vraiment ce qu'avait dû être la fin de sa mère. La solitude. »

 Extrait de L'Hercule sur la place : « - Chasse ! lança Kid. Pierre n'hésita pas. Comme si l'ordre de Kid eut soulevé ses pieds, ils quittèrent le sol et frappèrent la poitrine de l'homme en un saut chassé fulgurant. Surpris, son adversaire chancela, recula d'un pas...»

Extrait de Le massacre des innocents : «  Joseph, c'est l'ouragan. Un regard qui vous pique l'œil, un rire qui vous troue les oreilles. Un petit bout d'homme pas plus haut qu'une corbeille à papier et qui, à lui seul, fait vivre toute la grande maison. Joseph, il faudrait qu'il reste tel qu'il est. Un symbole de la résurrection. Une preuve que la résurrection est possible. »

Extrait de La lettre au maire de Gambais : «  ...c'était donc à vous, Monsieur le Maire, que revenait l'honneur d'organiser le centenaire de Landru. [...] Vous refusez de reconnaître les mérites de Landru et, à travers lui, c'est le monde des gagne-petit, toute la famille des humbles artisans que vous semblez mépriser.  [...] Est-ce cette minuscule cuisinière qui vous gêne ?  Mais, Monsieur le Maire, pour modeste qu'elle soit, la cuisinière de Monsieur Landru n'en est pas moins l'ancêtre des fours crématoires que devait utiliser plus tard Monsieur Hitler...»

Extrait de Lettre à un képi blanc : « ... Car enfin, ce qu'ils vous reprochaient, c'était de faire une guerre inhumaine. Quelle farce énorme ! Comme si la guerre pouvait avoir quoi que ce soit d'humain, hormis la souffrance et la mort ! » (La guerre inhumaine)

Extrait de Lettre à Hans Balzer : « Souviens-toi Hans mon ami, cette nuit du 16 au 17 mai dans Weimar endormie. Souviens-toi : "Jeunes frères ennemis". C'est par ces mots que commence "Au-dessus de la mêlée" cette page bouleversante d'un homme qui nous avait réunis. Et cette nuit-là, dans la cité tout imprégnée du souvenir de Goethe, nous devions découvrir soudain que nous avons été cela. »

Extrait de Hommage à Lecoin : « Si petit et si grand, si modeste et si important [...] Il sut toujours conduire sa carcasse où elle avait le plus de raisons de trembler, et pourtant, il combattait les mains nues... sans autre arme que son cœur débordant d'amour, il affrontait la meute nourrie de haine...»

Extrait de Défense de Jean-Marie Deveaux : « Deveaux, nous en sommes convaincus à présent, c'est l'erreur judiciaire... Durant des jours, l'idée que ce garçon emprisonné pouvait être innocent m'a poursuivi. [...] Ses appels m'ont ému... ses lettres m'ont ému... ont contribué à faire éclore en moi une colère qui ne s'éteindra qu'avec la révision. » 

 Extrait de Vie et langage : «  Toute œuvre littéraire est un mur à monter mais les pierres et le mortier du langage sont des matériaux plus vivants encore que  le granite, le sable et la chaux. Écrire, c'est se  vider de sa vie... c'est s'appauvrir sans aucune certitude que ce que nous donnons profitera à l'autre. [] Je placerai plutôt en tête de mes propres raisons d'écrire le besoin et la volonté d'échapper à ma solitude  en faisant partager mes propres émotions. » 

 

Extrait de Célébration du bois : « Loin des chapelles et loin du luxe offensant de confuses liturgies, je conserve une croix. Une croix toute simple dont j'aime à caresser le bois rugueux comme un chemin semé d'embûches; un chemin dont pourtant, les limites sont tracées sans faiblesse. » 

Extrait de Mourir à Dacca (préface) : « Ces tueries au Bangladesh, ces millions de réfugiés déferlant sur le Bengale indien... composent un film dont les images souvent insupportables ont été projetées sur les écrans du monde dit civilisé sans soulever beaucoup de protestations. C'est peut-être que ce monde s'habitue à l'horreur...Lors de mon premier voyage au pays de la mort, j'ai crié cette honte. [...] Au Bengale, la chaleur des bûchers dévorant les cadavres ne séchera pas le sang qui emplit le fossé creusé entre les parties. » 

    
   <<< Christian Broussas Clavel, L'écriture, suite- Octobre 2013 © • cjb • © >>>